samedi, novembre 1st, 2014

now browsing by day

 
Posted by: | Posted on: novembre 1, 2014

Sans papiers mais collectif

Guinéen venu de Côte d’Ivoire à dix-huit ans, Ousmane pensait devenir français, comme son père. De refus en refus, il a découvert la lutte pour la régularisation comme un sport d’équipe.

Je suis d’origine guinéenne, mais j’ai vécu en Côte d’Ivoire depuis l’âge de six ans, Ivoirien d’adoption, quoi ! J’étais parti avec ma mère, qui ne vivait plus avec papa. Je suis venu en France avec l’objectif de faire des études, et peut-être aussi de faire l’armée.

Je pensais que j’aurais les papiers français facilement. Je pensais à l’armée française que j’ai découverte en Côte d’Ivoire ; là-bas j’ai bien aimé l’armée française. Je voulais demander la nationalité par l’intermédiaire de mon père. Ça ne s’est pas fait : il a la nationalité française, mais j’avais plus de 18 ans. Je me suis retrouvé sans papiers. En 2004, j’avais 19 ans.

D’abord, vu que la demande n’a pas été rejetée tout de suite, en 2004 je travaillais. J’avais l’espoir, je n’étais pas concerné par le statut des sans papiers. Jusqu’au moment où j’ai vu que les papiers se faisaient attendre. Puis j’ai eu refus de séjour et une OQTF (obligation de quitter le territoire français).

En 2003, j’avais été contrôlé dans le dix-huitième arrondissement, au Sacré Cœur – on était allés voir des amis. On était quatre au commissariat du dix-huitième. Avant ça, on m’avait déjà une fois envoyé en garde à vue à la Cité (siège de la préfecture de police de Paris) ; j’avais été libéré avec une OQTF, ma première.

En 2004, encore, j’avais fait l’objet d’un contrôle. Après dix-sept heures de garde à vue, de 23 heures à 7 heures du matin à la Cité, on m’a demandé si j’avais de la famille ; j’ai dit oui, j’ai été libéré après avis du préfet, avec OQTF. Je me sentais stressé, très mal ; c’était la deuxième arrestation.

Après, en 2007 j’ai fait une demande – je commençais à désespérer de ma demande de nationalité. J’ai fait une demande de titre de séjour provisoire. Refus avec troisième OQTF.

Je fréquentais l’association sportive Africa, le club de foot du foyer Saint Just (Paris, 17ème) ; je connaissais le foyer parce que j’y avais des amis. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à sentir un certain intérêt à rejoindre la lutte pour les régularisations. Un samedi soir, en 2009, après l’association sportive du foyer, Al Kassim m’a persuadé de rejoindre la lutte ; il a dit : « On va mettre en place un collectif ». Après hésitation, je suis venu à une première réunion et à une deuxième réunion. Finalement j’ai accepté d’adhérer.

J’ai été frappé par le fait qu’il y avait des cas très différents. Si je voulais un jour être Casque Bleu et défendre les gens dans les mêmes cas, je me disais que ça me permettrait de comprendre beaucoup de choses.

Je suis devenu délégué assez vite. Pour rejoindre le bureau j’ai suggéré l’idée d’en faire une association de loi 1901, ce que les camarades ont apprécié, et on m’a proposé le poste de secrétaire général en 2009. Abdoulaye régularisé, Boubou est devenu président. Boubou régularisé, je suis devenu président à mon tour.

Le goût de la lutte collective, ça m’est venu après mon association sportive. J’ai fait le parallèle avec le club de foot : ce qui fait gagner l’équipe, la première responsabilité, c’est de ne pas être concentré sur son cas personnel mais plutôt sur l’ensemble des membres. Je ne prends jamais de décision tout seul mais toujours en concertation avec les autres ; on cherche la meilleure appréciation et on prend tous les avis. On subit l’impatience de tous ceux qui ne demandent qu’à être régularisés. On fait face aux critères de la préfecture qui est dans sa logique de cas par cas. Voilà ! Notion de pragmatisme, être franc les uns avec les autres. C’est difficile dans la mesure où quoi que tu fasses les gens ne te croient pas. Ils s’imaginent que tu as la possibilité de régulariser qui tu veux, ils ne savent même pas au début que tu es sans papiers toi-même.

Finalement, en cherchant mes papiers j’ai découvert le salut collectif, en termes de rapports humains, d’expériences dans la vie associative.

Extrait de Marie-Cécile Plà, Les papiers, le combat de la dignité, L’Harmattan, 2014.

source:http://blogs.mediapart.fr/blog/fini-de-rire/011114/sans-papiers-mais-collectif